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Journal des aventuriers : Le jour où... j’ai rencontré Matthieu Ricard, moine bouddhiste et écrivain

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Journal des aventuriers : Le jour où... j’ai rencontré Matthieu Ricard, moine bouddhiste et écrivain

Message par Invité le Lun 06 Jan 2014, 10:33

Source : http://www.reunionnaisdumonde.com/spip.php?article3344
 
Aventuriers réunionnais de la mobilité, Nirina et Rodolphe font le tour du monde depuis quatre ans sans réel budget. Ils racontent leur voyage dans une série d’articles
 
Journal des aventuriers – Novembre 2010 :
 
Une immense porte en bois qui s’ouvre lentement sur mon destin. L’odeur des jasmins qui s’élèvent et me transportent. Puis, cette majestueuse robe rouge et ocre : Matthieu Ricard sourit et me tend les bras, comme pour accueillir l’un des siens.
C’est une interview exceptionnelle, tant le moine – écrivain mondialement connu et photographe reconnu - est demandé. Une interview sincère aussi, dans laquelle il aborde ses relations avec ses parents et la place de l’art et de la photographie en particulier dans sa vie d’ermite, quelque part dans les hauteurs de l’Himalaya.
 
Rodolphe Sinimalé : Matthieu Ricard, bonjour. D’aucun vous considère comme « l’homme le plus heureux au monde ». Pouvez-vous nous en dire plus ?
 
Matthieu Ricard : Toute cette histoire est partie d’un projet scientifique sur la question du bonheur, menée par la télévision australienne ABC et portant sur les effets de la méditation – et notamment ses implications sur les ondes Gamma. Une équipe est alors venue me rencontrer au Népal. Dans ce documentaire, on pouvait entendre le commentateur dire : « Voici peut-être l’homme le plus heureux du monde ».
 
Puis, trois ans plus tard, un journaliste anglais du « Independant » titre, en première page : « Matthieu Ricard, l’homme le plus heureux du monde », appuyant son article sur une interview et sur les résultats de recherches dans le domaine des neurosciences à laquelle j’avais participé durant plusieurs années. Celles-ci montraient que le cerveau de méditant qui s’engagent dans des pratiques contemplatives axées sur la compassion voient certaines de leurs zones cérébrales activées sur des magnitudes encore jamais découvertes, zones liées notamment au bien-être et aux émotions positives. Et de tous les participants, c’est moi qui avais les résultats les plus significatifs. Et c’est tout !
 
Peu après, tout s’est enchainé et l’histoire s’est propagée, hors de contrôle ! Évidemment, tout cela n’a aucun sens, en tout cas scientifiquement : il y a 6 milliards d’êtres humains sur Terre ! Mais, c’est vrai, il vaut mieux cela que d’être qualifié de son contraire – « Matthieu Ricard, l’homme le plus malheureux du monde ! ». (Il se met à sourire).
 
R.S : Le Bouddha citait souvent la souffrance comme étant intrinsèquement liée à notre nature même d’êtres humains. Quelle est alors la place du bonheur dans le bouddhisme ?
 
M.R : Le bouddhisme s’interroge fondamentalement sur les mécanismes de la souffrance ET du bonheur. Par conséquent, tout pratiquant est amené à réfléchir sincèrement et profondément sur ces deux sujets. Il est amené à étudier son propre esprit et ainsi à en éliminer les conditions du mal-être – l’ignorance, la colère, le désir égoïste - et cultiver sincèrement celles de l’épanouissement – la sagesse, la compassion, et l’altruisme - qui toutes ensembles constituent les bases du bonheur authentique.
 
Nous pouvons certes nous distraire de multiples façons pour oublier les aspects insatisfaisants de l’existence, ou les masquer sous toutes sortes de déguisements attrayants — activités incessantes, flot d’expériences sensorielles, poursuite de la richesse, du pouvoir et de la renommée — mais la réalité finira toujours par refaire surface avec son lot de souffrances.
Il vaut donc mieux regarder cette réalité en face et se décider à déraciner les véritables causes du malheur tout en cultivant celles du bonheur authentique.
 
R.S : Quel était votre état d’esprit lorsque vous avez quitté la France, à la fin des années soixante ?
 
M.R : La découverte ! Mais pas par hasard : juste avant d’entrer à l’institut Pasteur, à l’âge de 20 ans, j’avais déjà voyagé en Inde grâce aux superbes documentaires d’Arnaud Desjardin (Arnaud Desjardin est un célèbre réalisateur français qui, parmi les premiers, a filmé les grands maitres spirituels tibétains qui venaient de fuir l’invasion chinoise, nda). Arnaud est un ami de la famille et j’avais donc eu l’opportunité de visionner ses films en cours de montage. J’avais été impressionné. C’est comme si je me trouvais devant 20 Socrate et 20 François d’Assise, tous bien vivants et immédiatement accessibles. Je me suis dit : « Il faut que j’y aille ! » J’ai été incroyablement touché et inspiré. Je suis revenu en France… mais il était déjà évident que j’allais y retourner. Pendant les six années qui ont suivi, j’ai fait des allers-retours, jusqu’au jour où j’y suis resté définitivement.
 
Il y a avait un processus non exprimé à l’époque. Je rencontrais la fine fleur de l’intelligentsia française. Avec un père philosophe et une mère artiste peintre, je côtoyais des écrivains, des prix Nobels de médecine, des chercheurs du monde entier… Mais à chaque fois, il y avait ce curieux mélange des genres, avec des gens extrêmement sympathiques et d’autres plus… difficiles. Et il n’y avait pas de rapport entre leur art et ce qu’ils étaient, ce n’était pas corrélé : il pouvait y avoir un merveilleux et gentil musicien et un autre tout à fait grincheux, un incroyable scientifique et un autre égoïste… C’était vraiment déconcertant ! Aussi, je me demandais : « Qu’est-ce que l’on souhaite devenir ? Être comme la personne ou savoir ce qu’elle sait ? ». Il y avait une telle disparité entre le talent et la personne elle-même.
 
Ce qui m’a frappé avec les maitres spirituels, c’est une parfaite adéquation entre ce qu’ils sont et ce qu’ils enseignent. Je l’ai formulé bien plus tard, mais c’est exactement ce que je recherchais : marcher – modestement – sur le chemin de la transformation personnelle et devenir quelqu’un de meilleur. Cela me sembla bien plus important que de devenir un scientifique ou un musicien. Je ne me suis pas désintéressé du reste, loin de là. Mais cela me paraissait beaucoup plus urgent et cela méritait que j’y consacre toute mon existence.
 
R.S : Qu’en ont pensé vos parents ?
 
M.R : Mon père a évidemment été très déçu car, comme il l’a dit plus tard : « Tout philosophe souhaite avoir un fils scientifique ». Mais cela n’a pas duré : il voyait bien que je m’épanouissais et je crois que tout parent souhaite voir ses enfants heureux, peu importe ce qu’ils font – sauf bien sur s’ils marchent sur des chemins peu recommandables. Le fils de Warren Buffet est devenu chanteur, même si son père aurait souhaité qu’il devienne lui aussi investisseur. Cela ne l’a pas empêché de devenir quelqu’un de très sympathique et d’épanoui.
 
Puis j’ai commencé à m’intéresser à la préservation de l’héritage culturel du Tibet et je me suis investi dans des projets humanitaires. Et on a fini par faire ce dialogue – « Le Moine et le Philosophe » (un succès considérable : plus de 350 000 exemplaires écoulés en France et traduit en 21 langues ! nda). Ce fut une aventure passionnante et merveilleuse, réalisée juste avant la mort de mon père, Jean–François Revel. Il a confié à l’une de ses amie Académicienne que ce dialogue avait changé quelque chose en lui, mais il n’a pas expliqué quoi… Un grand nombre de personne m’ont écrit pour me dire à quel point ils auraient aimé pouvoir échanger ainsi avec leurs parents.
 
 
R.S : Et votre mère ?
 
M.R : Là, c’était bien plus facile : ma mère s’est intéressée au bouddhisme puis est devenue nonne ! Elle a fait une retraite de trois années… On est dans le même bateau ! Elle s’appelle Yahne Le Toumelin, elle a 87 ans et c’est une merveilleuse peintre, si lumineuse ! Elle habite en France maintenant mais elle a longtemps habité en Inde et au Bhoutan avec moi.
J’ai donc toujours été proche des mes parents, même si parfois nous n’avions pas les mêmes idées.
 
R.S : Matthieu Ricard, vous donnez aujourd’hui une conférence sur la méditation et ses effets. Quelle est la clé du succès ?
 
M.R : La mise en pratique ! Un vieux proverbe tibétain dit : « Il est très facile d’être un méditant assis face au soleil avec un ventre plein mais c’est face aux circonstances difficiles qu’un vrai yogi est mis sur la balance ». On évalue ainsi la qualité d’une pratique méditative dans des circonstances qui normalement désarçonnent. Si vous êtes capable, dans de telles situations, de maintenir votre pleine conscience, votre équilibre émotionnel et votre bienveillance, c’est plutôt bon signe. Sinon, il faut se remettre au boulot !
(Il éclate de rire).
 
R.S : Cela ne vous arrive-t-il jamais de vous mettre en colère ?
 
M.R : Ce n’est pas mon plus gros défaut je dois dire ! Bien sur, j’en ai d’autres… Mais je ne vous dirai pas lesquels !
(Il n’arrête plus de rigoler ! Ses yeux brillent comme ceux de l’enfant, heureux et spontané, ancré dans le présent. Je m’efforce de garder mon sérieux).
 
R.S : Que signifie être moine bouddhiste aujourd’hui ?
 
M.R : En Occident, tout va à l’encontre de la vie monastique : le mode de vie, les sollicitations, les priorités… Même le comportement des gens, qui ne respectent pas l’engagement monastique. Ils pensent que les moines sont diminués et privés de tout… Dans la société traditionnelle tibétaine, être moine est au contraire extrêmement respecté. Les gens vous diront : « Moi je ne peux pas le faire mais je vais aider les monastères du mieux que je peux ». C’est une toute autre culture.
 
Pour être moine, il faut être heureux et ne pas se forcer. Si on a l’impression que l’on se prive de quelque chose, alors il faut peut-être se remettre en question. Par contre, si l’on se sent plus libre et que l’on a le sentiment de gagner quelque chose, alors on fait le bon choix.
Posez-vous la question : est-ce que l’oiseau se prive de sa cage ou est-ce qu’il s’en libère ?
 
 
. R.S : Vous présentez aujourd’hui une exposition photographique incroyable. Quelle est la place de l’art dans votre cheminement spirituel ?
 
M.R : J’ai beaucoup d’affection pour l’art et la musique classique notamment – j’étudiais la guitare classique lorsque j’étais plus jeune et puis j’ai abandonné pendant 30 ans.
La dernière fois, je suis retombé sur des interprètes que j’aimais bien et il m’arrive alors d’en écouter quelques œuvres, surtout lorsque je travaille tard le soir au monastère. Comme on dit : « La musique adoucit les mœurs ».
 
Maintenant, lorsque je suis dans mon ermitage (Matthieu Ricard vit dans un deux mètres sur trois, surplombant l’Himalaya, nda), cela ne me viendrait pas à l’idée, parce que je suis dans un état beaucoup plus harmonieux et pacifié que ce que peut apporter la musique. C’est au contraire une distraction supplémentaire ! Lorsque l’on est fatigué, la musique apporte plus de sérénité, c’est certain. Mais lorsque l’on est encore plus serein, présent fondamentalement, la musique vous en sort. Tout est une question de niveau. Il m’est arrivé exceptionnellement, peut-être une fois sur six mois de retraite, d’écouter durant quelques instants un morceau et d’en apprécier, avec une totale attention, chaque seconde. C’est une immersion totale, une expérience de pleine conscience des sons, des formes et des sensations. C’est un peu comme une méditation.
 
Pour la photo, c’est un peu mon hobby… Je sais qu’il y a un petit coté louche là-dedans ! Mais je suis tellement heureux de pouvoir partager. J’ai fait un livre sur mon Hermitage qui s’intitule : « L’Himalaya vu d’un ermitage ». Je suis très heureux que ce livre existe. Mais là encore, lorsque je suis dans la pratique, c’est une distraction supplémentaire, aussi infime soit-elle. Aussi, lorsque le matin ou le soir il y a, pendant cinq petites minutes, cette lumière si magique, il faut que je tire la photo tout de suite. Après, c’est déjà trop tard. Même si Cartier-Bresson a eu la gentillesse d’écrire « La vie spirituelle de Matthieu et son appareil de photo ne font qu’un, de là surgissent ces images fugitives et éternelles », je sais que cela reste quand même une forme de distraction… mais je suis heureux de le faire, alors je continue !
 
R.S : Une dernière question, Matthieu Ricard : connaissez-vous l’ile de La Réunion ?
 
M.R : Non, malheureusement ! Même si j’en ai beaucoup entendu parler, parce que je suis passionné par la nature…
 
R.S : Venez ! Nous vous accueillerons les bras ouverts !
 
M.R : (Il réfléchit un court instant et son regard s’envole au loin) Je voyage déjà tellement… Et mon ermitage me manque tant…
 
A cet instant précis, je suis comme transporté sur un superbe chemin : celui de la paix du cœur et de la clarté de l’esprit, un état que je transcende plus volontiers lors de mes méditations… Tout est pourtant si simple ! Pourquoi déployons-nous tant d’efforts à resserrer les chaines qui nous lient à la souffrance et au malheur ? C’est une véritable révolution qu’il nous faut engager - une révolution spirituelle - pour qu’enfin ce monde devienne meilleur. Ghandi a dit : « Nous devons être le changement que nous voulons voir dans le monde ». Tournons notre regard vers l’intérieur et faisons juste le pas…
 
Qui est Matthieu Ricard ?
 
Matthieu Ricard, fils du philosophe, essayiste et journaliste Jean-François Revel et de la peintre Yahne Le Toumelin, voyagea en Inde pour la première fois en 1967, où il fit des rencontres qui changèrent a jamais sa vie : celles des maîtres spirituels tibétains. Après avoir complété sa thèse en génétique cellulaire à l’Institut Pasteur, sous la direction du Pr. François Jacob, Prix Nobel, il décide de s’établir dans l’Himalaya où il devient moine bouddhiste.
 
Il est l’auteur avec son père d’un dialogue, Le Moine et le Philosophe, avec l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, de L’infini dans la paume de la main, de Plaidoyer pour le bonheur, de La Citadelle des Neiges, de l’Art de la méditation et de bien d’autres encore (NiL Editions).
 
Il collabore activement depuis 2000 à plusieurs programmes de recherches en neurosciences sur les effets de l’entraînement de l’esprit et de la méditation.
 
Matthieu Ricard vit actuellement au monastère de Shechen au Népal et consacre la totalité de ses droits d’auteurs à une quarantaine de projets humanitaires au Népal, en Inde et au Tibet (cliniques, écoles, orphelinats, et bien plus encore) sous l’égide de l’association Karuna-Shechen :
www.karuna-shechen.org

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