Le Tibet traditionnel demeure le plus souvent inconnu des Occidentaux.
Monsieur Dakpa a connu son pays avant l’invasion de 1959, l’époque où
le Tibet jouissait pleinement de la richesse de sa civilisation
originale encore intacte dans une atmosphère libre d’un point de vue
politique, social et culturel. Partout au Tibet, le nouvel an ou Losar
est considéré comme la fête la plus importante de l’année.
Sommaire
■ La préparation rituelle
■ La préparation rituelle
■ Festivités institutionnalisées
■ Festivités populaires
■ Mönlam Chenmo

Chacun sait que le Tibet est un pays vaste aux traditions et
coutumes extrêmement diversifiées grâce à sa situation géographique
particulière, à ses traditions religieuses et sociales uniques dans le
monde. Parmi ces traditions multiples : la fête du nouvel an tibétain
"Losar".
Losar est considéré comme la fête la plus importante de l’année partout
au Tibet, bien que dans certaines régions, on ne le fête pas à la même
date, comme dans la région de Kongpo (sud-est du Tibet) où on fête le
nouvel an vers le mois de novembre correspondant à la nouvelle année
agricole (Sonam Losar) marquant le début des récoltes. Mais cela ne les
empêche pas de fêter une deuxième fois le nouvel an commun avec
d’autres Tibétains le 1er jour du 1er mois tibétain.
Bien entendu, le Losar est fêté partout où il y a des Tibétains,
que ce soit au Tibet ou en exil, mais il semble qu’il soit aujourd’hui
célébré avec moins de moyens et de rigueur au Tibet, ceci en raison de
l’absence totale de liberté.
Avant que la nouvelle année commence, une préparation rituelle
s’effectue pour permettre que la nouvelle année soit une année heureuse
et sans obstacle pour le pays et ses habitants. Cette préparation
rituelle peut se diviser en deux parties : monastique et populaire.
La préparation rituelle monastique
La symbolique de ces rituels consiste à éliminer tout élément
négatif de l’année qui vient de s’achever et à commencer une année
nouvelle sans obstacle. Le plus marquant des rituels monastiques se
déroule au monastère de Namgyal (monastère privé des Dalaï Lamas situé
dans le palais du Potala à Lhassa). Le vingt-neuvième jour du douzième
mois tibétain, les moines de ce monastère - à la suite d’une longue
prière et d’un rituel tantrique - organisent une session de danses
sacrées (Tcham) invoquant les divinités protectrices tantriques. Ces
danses se déroulent durant toute une journée.
A la fin de ces danses, une sculpture géante (Goutor) est transportée
en procession à l’extérieur du Potala par les moines du monastère de
Namgyal. Celle-ci est brûlée en guise d’exorcisme afin de chasser les
mauvais esprits et d’éliminer les aspects négatifs de l’année qui
s’achève, ce, en présence de la population de Lhassa et de la foule de
pèlerins venus assister à la cérémonie.
La préparation rituelle populaire
D’un point de vue laïc et populaire, le même jour, c’est à dire le
vingt-neuvième jour du douzième mois tibétain, les Tibétains - après
avoir nettoyé de fond en comble leur demeure prennent la "Soupe du
29ème jour" appelée Gouthouk.
Cette soupe est composée de boulettes de farine de blé, de viande
et de radis. Dans cette soupe, certaines boulettes seront farcies avec
des symboles comme par exemple : un caillou blanc, de la laine ou du
charbon, etc..
Quelle est la symbolique de ces ingrédients non comestibles ?
- Le caillou blanc reflète une pensée pure donc positive et à conserver pour la nouvelle année.
- La laine, un caractère lent et doux, mais tout ce qui est lenteur est
à rejeter pour cette nouvelle année et la douceur est bien entendu à
conserver.
- Le charbon signifie votre pensée est noire donc négative, il faut rejeter cette facette pour la nouvelle année.
Après la soupe, la maîtresse de maison passe auprès de chaque membre de
la famille pour distribuer une boule de farine d’orge grillée (Tsampa).
Cette boule de tsampa est frottée symboliquement par chacun sur
l’ensemble de son corps afin que celle-ci prenne tous les éléments
négatifs de la personne et chacun laisse son empreinte de la main sur
la boule. Toutes les boules sont ramassées et réunies autour d’une
effigie en tsampa à forme humaine dans un récipient. Cette effigie
symbolise le mal et va effectuer un grand voyage en emportant ces
boules de tsampa contenant les aspects négatifs de l’année passée et
les restants de la soupe en guise de repas. Un jeune membre de la
famille se charge de sortir et de déposer l’ensemble (effigie + boules
+ restants de nourriture) à l’extérieur de la demeure au croisement des
chemins. Ainsi, les forces négatives accumulées au cours de l’année
sont expédiées au loin.
Les festivités de la période du Losar peuvent se diviser en deux
parties : les festivités institutionnalisées et les festivités
populaires.
Festivités institutionnalisées
Parmi les festivités institutionnalisées, les plus connues sont
celles organisées au niveau du gouvernement tibétain et notamment, dans
le palais du Potala autour de Sa Sainteté le Dalaï Lama , chef
spirituel et temporel du peuple tibétain.
La célébration du jour de l’an au Potala est connue sous le nom de
Lama Losar qui signifie le nouvel an des Lama, car l’essentiel des
activités de la journée est consacrée aux affaires religieuses. C’est
ce jour-là que les grands dignitaires des différentes traditions
monastiques viennent présenter leurs voeux à Sa Sainteté.
Sa Sainteté et les officiels se réveillent vers deux heures du
matin au son de la musique de la Cour dite Musique des Réveils
(Shengda) du Losar.
Sur les toits du Potala se tient, en présence de Sa Sainteté, une
importante cérémonie de rituel de prière dédiée à la déesse Palden
Lhamo. Cette cérémonie conduite par les moines du monastère de Namgyal
consiste à remercier la déesse Palden Lhamo d’avoir protégé le pays et
l’État tibétains dans le passé et à l’invoquer afin qu’elle renouvelle
sa protection pour l’année qui commence. Rappelons que la cérémonie se
perpétue toujours en exil à Dharamsala en Inde du nord où réside Sa
Sainteté et siège le gouvernement tibétain.
Pendant la journée, la cérémonie la plus importante a lieu dans la
grande salle appelée Sishi Phuntsok (Assemblée du bien spirituel et
matériel) en présence de tout le corps du gouvernement tibétain. Les
dignitaires des grands monastères viennent présenter leurs voeux à Sa
Sainteté en présentant les trois supports de mandala : le corps, la
parole et l’esprit symbolisés par une statue, un texte et un stupa. Le
gouvernement tibétain leur offre du thé salé baratté au beurre et du
Drésil (une préparation à base de potentille avec du riz et du raisin
secs), du Tchémar et des repas.
Le deuxième jour est consacré aux affaires temporelles. Le
déroulement des cérémonies est le même, mais les invités principaux
sont des dignitaires laïcs. C’est pourquoi le deuxième jour est appelé
Gyalpo Losar (nouvel an du Roi). Par ailleurs, il souligne que Sa
Sainteté détient non seulement le pouvoir spirituel, mais aussi le
pouvoir temporel. Ce jour là, les dignitaires du gouvernement tibétain
en commençant par le Kashag (Cabinet des ministres) et les
représentants du corps diplomatique des pays étrangers en poste à
Lhassa viennent présenter leurs voeux à Sa Sainteté.
Le troisième jour est essentiellement consacré aux prières de
suppliques aux dieux gardiens du Tibet, en particulier, à la déesse
Palden Lhamo.
Selon la tradition, ces prières de suppliques sont exécutées par la
communauté du monastère de Namgyal en présence de deux tuteurs de Sa
Sainteté. A l’issue de cette cérémonie, une divination concernant
l’avenir du Tibet en général et de la nation tibétaine en particulier a
lieu devant la statue de la déesse Palden Lhamo, qui se trouve dans
l’appartement privé du Dalaï Lama . Le même jour, une délégation
gouvernementale se rend au monastère de Nechung, siège de l’Oracle
d’État du même nom, afin de le prier et demander des prédictions pour
l’avenir du pays pour la nouvelle année.
Un grand mât de drapeaux de prières appelé Gaden Darchen qui se
trouve dans le Barkor est dressé avec des drapeaux de prières tout
neufs. Celui-ci a un lien symbolique tout particulier avec
l’institution politique et divine des Dalaï Lamas.
Festivités populaires
A l’aube du jour de l’an, toute la population de Lhassa est
réveillée par des conteurs, appelés Drékar, porteurs de bon augure.
L’homme porte un masque blanc en feutre avec une barbe blanche et un
bâton à la main. Il chante en disant "Je viens de l’est, du paradis de
Dorjé Sempa"... et en même temps, il danse. Il est considéré auspicieux
de l’avoir à la porte le matin même du jour de l’an et la tradition
veut que la famille lui offre des gâteaux et un bon repas.
Peut-on le comparer avec le Père Noël ?
Tôt le matin, tous les membres de la famille portent des habits neufs
et se réunissent dans la pièce principale de la maison. La maîtresse de
maison présente alors ses voeux à chaque membre de la famille en
offrant le Tchémar et le Changphu tout en prononçant les voeux de
"Tashi Délég Phunsourn Tsog", ce qui veut dire bonheur, santé et que
toutes les bonnes choses soient réunies pour la nouvelle année. On sert
du Changkhoel, (Chang chaud mélangé avec de la Tsampa et du fromage),
du thé au beurre, des Khabsé (beignets tibétains) et du Drésil.
Devant l’autel de chaque foyer tibétain sont dressés des éléments
d’offrandes : un monticule de Khabsé (Derga), de fruits et de jeunes
pousses d’orge, dans un pot, symbolisant une bonne récolte et la
fertilité (Lophu) ; une tête de mouton en Tsampa ou en beurre
symbolisant la chance et la fortune ; le Tchémar, mélange de Tsampa et
de beurre présenté dans un récipient en bois sculpté et peint
symbolisant une bonne récolte de produits céréaliers et pastoraux ;
Changphu, premier cru de bière d’orge et de l’eau dans un récipient
symbolise la lignée ininterrompue de la famille comme une source qui
coule sans interruption. Briques de thé, morceaux de sel et autres
produits céréaliers et pastoraux sont aussi présents.
La matinée est consacrée aux prières et l’après midi aux
réjouissances : jouer aux dés tibétains (sho), écouter et chanter
l’Épopée de Gésar de Ling, chanter, danser, jouer de la musique et
boire du Chang, etc.
A partir du deuxième jour, on va chez les uns et les autres pour
échanger les voeux en présentant le Tchémar et le Changphu et en
offrant les Khabsé.
Le matin du troisième jour est consacré à l’implantation des
drapeaux de prières (Loungta) sur le toit de la maison et à la
cérémonie de la fumigation en brûlant le genévrier. Ce rituel de
fumigation et les prières sont adressés aux dieux protecteurs du foyer
(Khyim lha), dieux du sol (Shi dag), dieux du pays (Yul Lha) et dieux
du lieu de la naissance (Kyé Lha).
De la même façon le rituel de fumigation a lieu sur la montagne, au
bord de la rivière et au bord du lac pour supplier les dieux de ces
lieux.
Mönlam Chenmo
Les festivités du Nouvel an ne s’arrêtent pas là. Car la fête de la
Grande Prière (Mönlam Chenmo) à Lhassa instauré par le Maître
Tsongkhapa en 1409, a lieu pendant le premier mois de la nouvelle année
tibétaine.
Cette fête religieuse commémore la victoire du Bouddha historique sur
les six hérétiques à Sravasti en Inde. D’après les textes religieux, le
Bouddha a dû s’appuyer sur des exploits miraculeux pour démontrer la
véracité de son Enseignement aux six maîtres des écoles non-bouddhiques
de l’Inde. A cette occasion, le Maître Tsongkhapa a offert une couronne
de joyaux en formant les voeux de bonheur pour tous les êtres, à la
statue du Bouddha Shakya Mouni, qui se trouve dans le Jokhang , le
temple principal de Lhassa.
La fête de la Grande Prière commence le troisième jour du Nouvel an
et dure trois semaines. Elle rassemble plus de vingt mille moines
essentiellement de trois grandes universités monastiques : Ganden, Séra
et Drépoung, et d’autres monastères proches de Lhassa. Pendant cette
fête, la loi monastique est appliquée dans l’ensemble de la ville de
Lhassa. L’application de cette loi est confiée aux autorités
monastiques de Drépoung selon un code de la loi monastique nommée
Chayig, établi par le 5ème Dalaï Lama Ngawang Lobsang Gyatso en 1662.
L’une des caractéristiques du Mönlam Chenmo est l’organisation des
grands débats philosophiques. Seize Guéshé, docteurs en philosophie
bouddhique - les plus érudits, passent leurs examens pendant cette
fête, devant des milliers de moines. Les sujets d’examen portent sur
les cinq connaissances philosophiques bouddhiques : la logique (tsé
ma), la perfection de la sagesse (phar chin), la voie du milieu (ou
ma), la métaphysique (ngon pa) et la discipline monastique (dul va).
Les examens se déroulent sous forme de débats utilisant la technique du
syllogisme codifié, difficile à comprendre pour les non-initiés. Ceux
qui réussissent l’examen obtiennent le titre de Guéshé Lharampa, titre
correspondant au Doctorat de philosophie bouddhique.
Le quinzième jour marque le véritable Jour de la Grande Prière
commémorant la victoire du Bouddha historique sur les hérétiques et
cela donne lieu à une grande cérémonie d’offrandes avec des Tormas
gigantesques sculptées en beurre coloré et exposées dans le Barkor, le
chemin circulaire autour du Jokhang . Le Dalaï Lama et les membres de
son gouvernement assistent à la cérémonie. La population de Lhassa et
les pèlerins se bousculent pour admirer les Tormas et recevoir leur
bénédiction. Cela donne lieu à des spectacles de chants et de danses
considérés comme offrandes.
Le vingt-quatrième jour marque la cérémonie de purification et
d’exorcisme dirigé par le monastère de Namgyal et le collège tantrique
de Drépoung. Cette cérémonie est appelée Moenlam Torgyag. Des Torma
géantes sont brûlées à Loubouk dans le quartier sud de Lhassa en guise
d’exorcisme. Nechung, l’oracle d’État et sa suite, ainsi que tout un
corps d’armée tibétaine vêtu d’un costume militaire ancien et portant
des armes anciennes, participent à la cérémonie.
Le vingt-cinquième jour marque la fin de la fête de Grande Prière.
On sort du Jokhang la statue de Maitreya, le Bouddha du futur, et la
transporte en procession dans le Barkor, le chemin circulaire autour du
Jokhang pour donner la bénédiction à la population. La symbolique de
cette procession est de faire venir rapidement l’ère ou le Kalpa de
Maitreya, le prochain Bouddha historique.
Car, selon la cosmologie bouddhique, une période de régénérescence
extrême suivra le Kalpa actuel du Bouddha Shakya Mouni, durant laquelle
l’espérance de vie humaine ne dépassera que dix ans au maximum. Afin de
remplacer cette ère négative par celle du Maitreya, de nombreux
événements auspicieux sont organisés. Par exemple, une course entre
cavaliers vers la statue de Maitreya symbolise la rencontre du monde
humain et de celui des animaux avec le prochain Bouddha .
Ngawang DAKPA
Professeur à l’INALCO
Source : http://fr-fr.facebook.com/note.php?note_id=237454031946





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