
par Ajahn Tate
J’avais certains doutes concernant le Dhamma-Vinaya ; je me disais que la pureté du sentier, les fruits de la réalisation et le nirvana, qui sont le sommet et l’ultime but du bouddhisme, ne pouvaient certainement plus être atteints de nos jours, que tout ce qui nous restait était l’obtention de la cessation de la souffrance – or ceci n’est qu’un état ordinaire. Pourtant j’allais toujours plus avant dans ma méditation, malgré la forte chaleur qui me perturbait.
Un jour, mon esprit convergea de façon extraordinaire – il convergea totalement dans une radiance lumineuse. L’unité. Ce fut une clarté de connaissance nette et précise, illuminant brillamment ce point de convergence. Quand je me mis à examiner ou à me concentrer sur un sujet ou un aspect quelconque du Dhamma, toutes mes indécisions, tous mes doutes au sujet du Dhamma-Vinaya semblaient disparaître. C’était comme si j’avais déjà atteint le point ultime de tous les dhamma. Cependant, je ne m’attachai pas à ce résultat, m’engageant plutôt à poursuivre la purification jusqu’à ce qu’elle soit totale. Ayant déjà progressé jusque-là, que devais-je faire à présent ? Dans quelle direction devais-je poursuivre ?
Quand j’eus l’occasion de demander conseil à Ajahn Singh, il me recommanda de concentrer davantage ma contemplation sur les aspects impurs et laids du corps [méditation asubha], de me concentrer jusqu’à le voir pourrir, se décomposer puis se désintégrer totalement dans les quatre éléments. Je l’interrompis en exprimant mes doutes : « Sûrement, quand l’esprit a déjà abandonné le corps et que seul l’esprit demeure, la forme corporelle ne représente-t-elle pas un objet de contemplation trop grossier ? » Il s’exclama alors vertement, m’accusant de me vanter d’avoir déjà atteint des états supranormaux.
La vérité est que, depuis le tout début de ma pratique de la méditation, je n’avais jamais été très doué pour l’exercice qui consiste à examiner les aspects repoussants du corps. Dans ma pratique de la méditation, j’étais toujours allé directement vers la concentration sur le cœur et l’esprit. Je m’étais dit que, puisque les souillures s’élèvent dans le cœur et l’esprit, si ceux-ci ne s’aventuraient pas vers l’agitation extérieure mais restaient bien en paix, toutes les choses de ce monde garderaient leur pureté.
Lorsque j’exprimai ces doutes, Ajahn Singh réagit très vivement, selon son tempérament. Que devais-je faire alors ? Je restai assis tranquillement, gardant pour moi mes soi-disant sentiments d’autosatisfaction et me demandant pour quelle raison sa façon de voir ne concordait pas avec la mienne. Pour résoudre mon problème, il m’apparut évident que seul Ajahn Mun pouvait encore me conseiller et me guider.
Au bout d’un moment, la voix d’Ajahn Singh se radoucit et il me demanda ce que j’en pensais maintenant. Je maintins ma position et dis que je n’étais toujours pas d’accord. J’insistai, avec tout le respect que je lui devais, lui demandant de ne surtout pas croire que je m’étais vanté d’avoir atteint des états supranormaux. Je mettais honnêtement à ses pieds ma profonde vénération pour mes maîtres, le cœur pur. La raison pour laquelle j’étais venu faire part de mes vrais sentiments et exprimer une telle opinion, était que je ne savais plus du tout quelle voie suivre. J’expliquai que c’était la première fois que j’expérimentais un tel état d’esprit et que je ne savais pas si celui-ci était juste ou pas, s’il était nécessaire de le corriger, ou même comment m’y prendre pour y parvenir. Je dis, avec tout le respect dû, que je ne nourrissais aucun ressentiment à l’égard de mon maître et que, s’il avait d’autres suggestions à me faire quant aux techniques qui pourraient m’aider à résoudre mes doutes, alors, par bonté et compassion, qu’il veuille bien m’en faire part.
C’est alors qu’Ajahn Singh m’apaisa et me réconforta, me conseillant de poursuivre lentement, mais sûrement ; c’était à cette seule condition que les choses pouvaient évoluer. Malgré tout, je sentis ce jour-là, dans mon cœur, que j’avais perdu tout ce sur quoi j’avais pu me reposer jusque-là. C’était comme si tous les liens qui m’attachaient au groupe s’étaient brusquement rompus. Un des souhaits d’Ajahn Singh avait été que le groupe de moines ne se disperse pas. Il fallait que tous, nous nous unissions dans nos efforts pour répandre le bouddhisme dans cette province. Mais depuis longtemps – depuis que je m’étais joint aux autres à Khon Kaen – j’avais souhaité me séparer d’eux et partir à la recherche de quelque solitude, bien conscient que mes efforts de méditation et ma pratique des techniques nécessaires étaient encore trop faibles et inefficaces. J’avais essayé continuellement de m’éloigner d’eux, mais toujours de manière à ne pas donner l’impression à mes maîtres ou à mes compagnons que je ne les aimais pas. Je n’y étais cependant pas parvenu. C’est donc à cette occasion, après la Retraite des Pluies, que je saisis ma chance…
Pendant cette Retraite des Pluies, je m’apprêtai à partir à la recherche du vénérable Ajahn Mun, dans la province de Chiangmai. Tout au long de cette période, je développai ma méditation avec les mêmes techniques et méthodes que j’avais employées quand j’étais au monastère Wat Pah Salawan à Korat. Bien que gardant fermement la pensée d’Ajahn Mun pour inspirer mes efforts de méditation, mon esprit ne semblait pas aussi aiguisé qu’autrefois. A la fin de la Retraite des Pluies, je fis part au vénérable Ornsee (Sumedho, devenu plus tard Phra Khru Silakansang-vorn) de mon intention d’aller dans la province de Chiangmai pour y suivre Ajahn Mun. Je lui demandai s’il aimerait m’accompagner, auquel cas il nous faudrait instituer certains principes…
Deux années passèrent sans aucune nouvelle d’Ajahn Mun, ce qui ne nous empêcha pas, le vénérable Ornsee et moi-même, de continuer nos recherches à travers forêts et montagnes…
Ce soir-là, nous reçûmes une bonne nouvelle : quelqu’un vint nous dire qu’Ajahn Mun se trouvait à la plantation de thé de Maa Pung et qu’Ajahn Sahn était à l’entrée de la piste menant à la grotte de Khork Kham. Nous étions enchantés à la pensée que, cette fois, nos désirs seraient enfin comblés. Après le repas, nous regroupâmes nos affaires et partîmes, arrivant juste à la tombée de la nuit à la grotte de Khork Kham où se trouvait Ajahn Sahn. Nous passâmes la nuit près de lui, discutant du Dhamma et parlant de chose et d’autre, comme il se devait. Le matin suivant, après le repas, il nous mit sur la bonne voie et le vénérable et moi prîmes congé et partîmes.
Nous arrivâmes à l’endroit où se trouvait Ajahn Mun vers quatre heures de l’après-midi. Il était occupé à marcher en méditation mais il nous reconnut immédiatement à notre arrivée et nous appela par nos prénoms. Il arrêta sa méditation et alla s’asseoir dans son ermitage. Nous commençâmes par faire glisser nos affaires de nos épaules et les poser par terre à l’extérieur ; mais il insista pour que nous les posions sur la véranda de son ermitage, ce que nous fîmes avant d’entrer et de nous incliner pour lui présenter nos respects.










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